Découvrons aujourd’hui une interview très pertinente avec Marie Buscatto, chercheuse et auteure du livre La très grande taille au féminin.

La très grande taille au féminin

 

1. Qui êtes-vous ?

Je m’appelle Marie Buscatto, je suis chercheuse en sociologie et auteure de l’ouvrage “La très grande taille au féminin”.
J’effectue mes recherches au sein de l’université Paris 1 Sorbonne où j’enseigne également.

Mon parcours professionnel m’a vu débuter avec une spécialité en sociologie du travail. J’ai ensuite fait évoluer ma spécialité vers une passion : le jazz pour entrer dans le champ de la sociologie des arts. Cela m’a permis de réaliser de nombreuses publications internationales sur le sujet. Je me suis ensuite orientée vers la sociologie du genre et ai réalisé notamment une étude qualitative sur les femmes de TRÈS grande taille.

D’un point de vue plus personnel, je mesure 1m88, mon compagnon de vie 1m83, ma fille 1m82 et mon fils 1m98. J’ai su très tôt que ma taille pouvait influencer ma trajectoire, et je m’en suis servie dans mon parcours afin d’en faire une force.

2. Comment avez-vous vécu votre grande taille étant jeune ?

J’ai très tôt pris conscience du fait que ma taille était hors norme, que celle-ci influençait le regard et le comportement des autres. J’en ai déduit que ce n’était pas à moi de changer, et que de toute manière, je ne le pouvais pas. Je devais trouver des solutions pour bien vivre les choses.

J’ai également eu la chance de faire du basket à un niveau national. Cela m’a permis de rencontrer d’autres femmes de très grande taille avec lesquelles j’ai pu échanger et apprendre à ne pas me soucier du regard des autres. J’y ai rencontré des femmes très différentes à tout point de vue, mais qui pourtant partageaient la même expérience sociale que moi.

3. Quest ce qui vous a poussé à écrire ce livre ?

Ma fille m’a incitée à écrire sur le sujet, elle avait 20 ans en 2016, elle quittait notre foyer, et elle  pensait que mener l’enquête afin de partager ce qui avait été utilisé par nous pouvait aider beaucoup de jeunes femmes de très grande taille. J’ai pensé comme elle qu’il serait important de réaliser une étude scientifique solide sur un sujet traité nulle part ailleurs. L’objectif était de mieux comprendre comment les femmes ressentaient leur très grande taille et comment elles la vivaient au quotidien.

Car chaque femme vit les choses différemment. C’est là que la sociologie a un rôle important à jouer pour identifier ce qui est commun au-delà de la diversité des expériences personnelles. J’ai pu multiplier les rencontres avec des femmes très grandes de différentes tailles, origines, âges, couleur de peau, statut matrimonial, métier et autres. Cela m’a permis  de repérer ce qui fait que les femmes vivent leur grande taille de telle ou telle manière. La très grande taille est fondamentalement quelque chose à traverser. C’est une expérience qu’on ne peut pas ne pas travailler, consciemment ou inconsciemment, car elle gêne les autres sur différents registres. À travers cette étude je voulais savoir comment les femmes de très grande taille vivaient cette réalité et comment elles la traversaient sachant que cette taille gêne et met mal à l’aise les personnes qui les entourent.

la très grande taille au féminin

4. A quels publics sadresse til ?

Quand j’écris, je le fais tout d’abord pour mes collègues scientifiques. Cela m’oblige à un sérieux et à une rigueur nécessaires dans mes études afin de correspondre aux critères scientifiques. L’enquête qui a donné vie à ce livre a duré 5 ans. Je devais faire preuve d’une très grande réflexivité et ne devais pas projeter sur les personnes de très grande taille mes propres perceptions sur le sujet.

L’autre public visé était bien sûr les femmes de très grande taille. Il me semblait que ce livre pouvait être intéressant pour elles, car rien n’avait jamais été réalisé en français sur le sujet.

5. De quoi les très grandes jeunes femmes souffrent-elles le plus ?

Le vécu des femmes de très grande taille évoluent en fonction des âges : l’enfance, l’adolescence et l’âge adulte.

Chez les petites filles, la grande taille est majoritairement bien vécue. Elles peuvent facilement jouer avec les garçons, grimper dans les arbres ou être garçon manqué; ou bien jouer avec d’autres filles, faire de la danse. Globalement, l’expérience est neutre ou positive. Seules ⅓ des petites filles se plaignent d’être différentes, mais cela reste plutôt léger, elles se sentent moins à l’aise et se sentent un peu moins acceptées dans l’univers féminin.

Ça se complique à l’adolescence. Pour ⅔  des jeunes filles rencontrées c’est un choc, c’est une difficulté. Cela se manifeste par des difficultés pour s’habiller, pour trouver des petits copains (qui sont gênés par le fait d’avoir une copine plus grande). Il est beaucoup plus dur de se sentir normale dans un univers féminin avec les copines. Seule ⅓  des femmes rencontrées ressentent que cela crée certes une différence, mais en se l’appropriant pour en faire quelque chose d’autonome, pour le vivre de manière apaisée.

Pour toutes ces jeunes filles, c’est cependant compliqué de se définir comme féminines par rapport à leurs amies de taille normale. Elles ne peuvent pas se reposer sur les mécanismes habituels de socialisation qui leur permettraient de vivre leur adolescence de manière plus simple, sachant que cette période de la vie est difficile pour tout le monde quelle que soit la taille.

Les adolescentes qui semblent le mieux vivre leur très grande taille sont celles qui participent de manière intense à des activités sociales

Les adolescentes qui semblent le mieux vivre leur très grande taille sont celles qui participent de manière intense à des activités sociales, liées à la taille ou non (basket, équitation, musique, danse, tennis de table, jeux vidéo, danse…). C’est très important pour elles car dans ces univers leur taille n’existe plus et elles peuvent construire des relations sereines. Elles deviennent des êtres humains, des jeunes filles à part entière. Le fait d’être souvent avec les mêmes personnes et le fait de partager des moments affectifs et sociaux réguliers leur permettent de mieux construire une trajectoire favorable.

Un autre facteur favorable est la manière dont les parents abordent la très grande taille. Certains disent que c’est très bien d’être grand, d’autres sont neutres, et quelques-uns sont hostiles. Ces derniers sont rares dans mon enquête, car ils et elles auraient sûrement entrepris des actions arrêtant la croissance de leur fille et cela exclut de facto de mon enquête leurs filles qui n’entreraient plus dans les critères de grande taille.

6. Comment peut-on les aider ?

Je ne suis pas psychologue, mais je peux répondre à partir des résultats de mon étude. Il faut avant tout savoir que ce sont les autres qui ont des difficultés avec la grande taille, pas les grandes filles elles-mêmes.

De manière générale, comme déjà dit, deux facteurs favorisent le bien-être chez les grandes à l’adolescence: le fait que les parents soient favorables à la grande taille de leur fille et le fait que les filles soient actives dans des activités collectives.

La plupart des femmes de l’enquête ont rencontré des psychologues, et il n’y a eu que peu d’effet sur leur bien-être car pour l’instant, les thérapeutes n’ont aucune conscience de ce que c’est que d’être une femme très grande dans nos sociétés. Peut-être que les choses changeront suite à la publication du livre.

deux facteurs favorisent le bien-être chez les grandes à l’adolescence: le fait que les parents soient favorables à la grande taille de leur fille et le fait que les filles soient actives dans des activités collectives.

En revanche, j’ai constaté dans mon enquête que l’entraide dans les groupes Facebook pouvait beaucoup aider à mieux le vivre. Découvrir que ce qu’on vit n’est pas lié à notre taille mais à une norme sociale est très rassurant. Échanger avec d’autres femmes très grandes apaise aussi…

À titre personnel, tous les jours des gens me font des remarques, et le plus souvent je les mets à l’aise et fais preuve d’humour pour détendre la situation. Il ne faut pas oublier que la sociologie apprend ce qu’est une norme sociale, et elle nous permet de savoir qu’on n’est pas dans la norme quand on dérange, on trouble, on étonne, on gêne justement. Il faut apprendre à vivre avec ces réactions et à mettre les gens à l’aise. Le fait d’être très grande crée quelque chose de fort au quotidien, on ne l’a pas choisi, on l’appréhende alors avec ce qu’on est.

7. Les jeunes sportives de très grande taille vivent-elles mieux leur taille ?

Impossible de répondre de manière scientifique à cette question car l’étude n’est pas statistique et je ne dispose pas d’un échantillon comparatif suffisant entre pratiquantes et non pratiquantes. Ce que je peux dire en revanche, c’est que les jeunes filles de l’étude qui pratiquaient des activités intenses avaient tendance à mieux vivre leur grande taille, que ces activités soient ou non sportives.

On peut ajouter également que le sport étant bon pour la santé ça ne peut qu’être positif de pratiquer une activité, surtout si on l’aime.
Avec une analyse statistique portant sur des milliers de cas, je pourrai répondre. Mais en l’état ce n’est pas le cas.

J’ajouterai enfin que les femmes de très grande taille ont souvent des problèmes de santé. Or les médecins ne semblent pas formés sur les problématiques de très grande taille et c’est un problème qui mériterait d’être étudié en soi par le corps médical.

8. En quoi le fait de vivre dans une famille où les parents et/ou frères et sœurs sont grands est une aide dans le fait de bien vivre sa grande taille ?

J’ai essayé de repérer quelque chose de cet ordre là mais rien n’est ressorti. Quand une femme est grande, elle grandit en général dans une famille de grands ou de très grands. Ce qui compte c’est de savoir si les parents sont fiers d’être grands ou très grands. La taille des membres de la famille au sens strict ne joue pas sur le bien-être d’une femme de très grande taille. Le vécu ne dépend pas de la taille des membres de la famille, il dépend plutôt de la manière dont on va être confronté à certaines expériences.

9. Les très grandes souffrent-elles plus que les grandes ?

Je ne les ai pas comparées. Les travaux d’un psychologue montrent en revanche que les femmes très grandes sont potentiellement beaucoup plus en souffrance psychologique que les femmes de taille normale.  Pour en avoir interviewé beaucoup, je peux dire qu’elles sont beaucoup plus confrontées à des souffrances psychologiques. Elles ne les associent que très rarement à leur taille mais elles sont surreprésentées si on les compare aux femmes de taille normale.

10. Est-ce que certains schémas ressortent davantage dans le mal être de sa grande taille ?

Non, étonnamment. Quel que soit l’endroit où elles ont grandi, que ce soit un village, ou une ville, je ne repère pas de différences. Idem pour l’origine sociale, qu’elles aient un père agriculteur, une mère femme de ménage ou autre. Idem avec l’époque, il n’y a pas de transformation liée à l’évolution de la société, aucune différence n’a été notée sur 40 ans. Idem enfin, selon la taille des femmes ou les métiers exercés.

En revanche à l’âge adulte, au moins 3 processus aident à bien se construire. Tout d’abord la construction de relations hétérosexuelles satisfaisantes, ponctuelles ou durables, c’est très important pour construire sa féminité. Elles ont beaucoup de mal à se construire car elles ont envie d’être féminines alors que la société leur renvoie plutôt une image d’elles qui serait plutôt masculine. Je pense ici aussi bien à une ado qui a une relation stable qu’à une jeune fille qui drague en boîte, elles se sentent mieux aimées et construisent plus solidement leur féminité. Parmi les personnes rencontrées, seules deux d’entre elles sont lesbiennes, et elles le sont devenues après avoir été hétérosexuelles. Il faudrait étudier davantage cet aspect-là.

la construction de relations hétérosexuelles satisfaisantes, ponctuelles ou durables, c’est très important pour construire sa féminité

Nous pouvons également souligner l’importance des sites internet dans la construction et l’affirmation d’une féminité propice à un bon équilibre psychologique. Par exemple, les sites de rencontre sont très pratiques car ils permettent de trouver plus facilement des hommes qui acceptent d’être avec des femmes de grande taille. Les sites communautaires sont également d’une grande aide. On pense notamment au site de l’association française des personnes de grande taille (dissoute depuis) qui proposait un forum et un blog de grande qualité. On pense aussi aux groupes Facebook héritiers communautaires de l’asso (Une tête de plus et Club des filles qui sont grandes). Ces espaces leur permettent de trouver rapidement des réponses à leurs questions et de se sentir moins seules.

Le fait de rencontrer et d’échanger physiquement avec des femmes aide également à mieux vivre sa taille. Quelle que soit l’activité, le fait d’en fréquenter et de partager des choses avec d’autres femmes très grandes aide à mieux vivre sa taille.

Il faut savoir également que les femmes de très grande taille auront plus de difficultés à trouver un compagnon, et auront également beaucoup plus de chances de ne pas avoir d’enfant faute d’avoir pu trouver la bonne personne. Mais elles peuvent trouver des solutions comme démontré dans mon enquête où j’ai rencontré des mamans, des femmes en couple…

11. Est-ce que les jeunes hommes vivent leur grande taille différemment ?

Je n’ai aucune réponse à donner sur la question, j’aurais aimé pouvoir répondre mais je ne l’ai pas étudié. Il existe des dizaines d’enquêtes sur les homosexuels, les obèses mais rien sur les très grands.

12. Ya-t-il une suite à donner à ce livre ?

Oui ! Je pense que ce serait bien de faire une étude statistique (quantitative) qui permettrait de répondre à des questions. Certains échantillons n’étaient pas assez représentés (par exemple les lesbiennes ou les personnes noires), idem du côté des personnes trans. Maintenant qu’on sait quelles questions poser, il serait intéressant d’approfondir sur tous les thèmes abordés dans le livre et enrichir notre connaissance. J’espère aussi que ce livre fera évoluer les mentalités à tous les niveaux. L’objectif de ce livre est aussi d’améliorer le vécu des femmes très grandes et de sensibiliser les gens à ces particularités.

13. Est-ce que les réseaux sociaux avec dun côté le culte du beau et de lautre la mise en avant d’influenceurs de grande taille, jouent un rôle dans le bien être des jeunes grands ?

Je n’ai pas travaillé sur ce sujet. J’ai essayé de voir en quoi les sites pouvaient favoriser un vécu différent ou assumé. J’ai une réponse prudente, car les liens directs sont difficiles à établir, mais il semblerait que les personnes présentes sur les communautés en ligne de très grandes trouvent des réponses qui aident à résoudre les problèmes du quotidien et à se sentir mieux.

Pour celles qui le vivent mal, ça peut être un bon endroit. La vente sur internet a facilité la vie des très grandes, bien que ça ne change rien au fait que les femmes très grandes sont hors norme et que ce fait tend à perturber les personnes qui les entourent.

14. Que pensez-vous de Wetall ?

Plus les très grands ont accès à des sites permettant de trouver des produits adaptés à leur taille, mieux c’est. Ça ne peut être qu’une aide !

Merci à Marie Buscatto pour cette belle interview ! Vous pouvez retrouvez les groupes Facebook abordés dans l”interview ici:

Vous pouvez également retrouver un lien vers sa page professionnelle de publications

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Et enfin, n’hésitez pas à commander l’ouvrage de Marie Buscatto: la très grande taille au féminin.

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